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L’épineuse question de la religion dans le foot

Il y a des images qui restent. Souvenez-vous de Kaka et de la Seleçao au terme de la finale de la Coupe du Monde 2002. Les brésiliens étaient en cercle et revêtaient des tee-shirts « I Love Jesus » ou « Dieu mon amour » avec toutes les caméras braquées sur eux, faisant passer un placement produit de Ford dans James Bond pour le degré zéro de la publicité masquée. Cette image a fait le tour du Monde et a surtout fait réagir de nombreux passionnés de football. Ce fut le point de départ de la fusion entre football moderne et la religion.

Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’avec le Brésil, ce rituel religieux est toujours le même, en cas de victoire finale dans une compétition. Ainsi, lors de la victoire en Coupe des Confédérations 2009, le meneur de jeu Kaka arborait fièrement un tee-shirt « I Belong to Jesus » (la panoplie complète avec le Bracelet OQJF « Ce que dieu ferait »), identique à celui sorti en finale de la Ligue des Champions 2007. Cette scène individuelle, et par la suite collective, avec d’autres joueurs et une prière commune, avait soulevé un débat au sein de la FIFA trouvant cette célébration démesurée. L’instance internationale s’était même fendue d’un petit courrier aux Brésiliens pour leur demander de se modérer.

Kaka n’en était d’ailleurs pas à son coup d’essai. Le plus marquant est certainement intervenu à Athènes, le 23 Mai 2007. Après la victoire du Milan en finale de la Ligue des Champions et pendant que les Rossoneri fêtaient le 2-1 face à Liverpool, Kaka s’isolait et priait sur la pelouse. Ce geste, avec son tee-shirt « I Belong to Jesus » et ses bras inclinés en direction du ciel, était retransmis en mondovision et provoquait un énième débat parmi les amateurs de foot, et les autres. Un joueur de football doit-il exhiber sa religion? En France, certains partis politiques se sont emparé du sujet, le plus souvent à des fins électoralistes, à propos des prières publiques en début de match de Ribéry, Anelka ou Abidal, convertis à l’islam ; polémiques qui ont pourtant épargné les joueurs qui rentrent sur le terrain en faisant un signe de croix. Mais la question est la même, pourquoi ces initiatives personnelles doivent-elles être montrées sur la pelouse au lieu d’être confinées dans un vestiaire?

Mais alors pourquoi les joueurs ressentent-ils le besoin d’afficher leur religion? Est-ce pour se surpasser sur le terrain? Est-ce un état second? C’est que le footballeur est un être à part, pour la plupart, superstitieux jusqu’au bout des ongles et se raccrochant au moindre fait, geste, mouvement ou objet synonyme de bonne fortune. Dès lors, il est difficile de faire la différence entre la pratique religieuse sincère et la pratique superstitieuse, ce que confirme Denis Müller, professeur d’éthique et de théologie aux Universités de Genève et de Lausanne : « Il faut en effet distinguer à quel type de signes ou de symboles on a affaire, s’ils sont des expressions individuelles sincères ou des ritualités conventionnelles. On connaît aussi beaucoup d’usages aux chants d’origine religieuse dans les stades (par ex. en Angleterre ou dans les pays latins), mais avec des paroles profanes voire franchement vulgaires ! »

Aujourd’hui, les appels à Dieu se multiplient au cours d’un match. Certains championnats ou nationalités sont plus « exposées » comme le Brésil, les pays africain, l’Italie… Ainsi, il n’est pas rare de voir des joueurs invoquer le « tout-puissant », par un regard, un signe de croix ou desbras levés vers le ciel, pour un centre raté ou une frappe s’envolant dans les nuages. Ce genre d’attitudes peut être assimilé à un manque de recul des joueurs sur leurs performances ou leurs carences. Car qu’est-ce que Dieu a à voir avec une frappe non cadrée? On peut plutôt  imaginer qu’il n’a jamais aidé un mauvais joueur à devenir ballon d’or, et si un tir est raté, c’est que le joueur n’a pas bien frappé. Denis Müller confirme « la religion ne doit jamais devenir un alibi pour ne pas faire son travail et améliorer ses performances. » Le manque d’autocritique couplé à une superstition et une répétition robotisée des gestes peut donc expliquer en partie cette multiplication des appels à Dieu, mais qui n’est pas forcément une forme de croyance.  »De toute façon, quel sens cela aurait-il de demander à Dieu de faire gagner mon équipe plutôt que celle des adversaires ? Dieu n’est pas un ultra ! » rétorque Denis Müller. Par contre, pour Kaka, Dieu montre le chemin de sa carrière et avait déclaré à l’époque de Milan qu’il était le seul à pouvoir lui faire quitter l’Italie, et même à lui faire arrêter le football.

Du côté des supporters, on peut relever certaines analogies entre l’attitude dans les stades et la pratique de la religion : prier pour une victoire de son équipe préférée, rituels d’avant-match, positions religieuses (bras en croix, s’agenouiller, mains jointes…), chants dans les stades (« oh when the saints go marching in ») mais Denis Müller ne croit pas que « le football soit appelé à devenir la religion du 21e siècle ! » même si ce sport fonctionne comme une religion selon le Professeur d’éthique et de théologie « Selon mes analyses, la football fonctionne comme une religion, ce n’est justement qu’une quasi-religion ou une pseudo-religion. Ou alors, dans les termes du philosophe Peter Sloterdijk, le football, comme les religions, constituent des « exercices d’acrobatie » où des artistes tentent de mimer le sens du monde et de la vie, chacun à sa manière et dans son registre. »

Plutôt que d’épiloguer à l’infini sur le fait d’étaler sa pratique religieuse sous les yeux de millions de (télé)spectateurs, essayons donc de prendre un peu de recul par rapport à ces manifestations et de les prendre pour ce qu’elles sont probablement : une pratique superstitieuse à l’échelle individuelle, et une forme de communion à l’échelle collective, même si on peut se demander si dans les cas les plus extrêmes la FIFA ne pourrait pas sanctionner un prosélytisme trop flagrant… Avec la difficulté pour cette dernière, comme pour les députés lors de l’élaboration de la loi sur les signes ostentatoires en France, de définir ce qui relève du prosélytisme ou d’une pratique publique « acceptable » de la religion.

Texte rédigé par mes soins et initialement publié le 23 février 2011 sur coupfranc.fr

Denis Müller, professeur d’éthique et de théologie aux Universités de Genève et de Lausanne, est l’auteur du livre Le football, ses dieux et ses démons. Menaces et atouts d’un jeu déréglé, Genève, Labor et Fides, 2008.

 



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