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Avant Totti, la Roma vivait pour Di Bartolomei dont le destin tragique s’est joué contre Liverpool

« Il a fait une erreur en se tirant une balle dans la tête. Il vaut mieux viser le cœur, c’est le seul moyen de mourir instantanément. » Cette phrase, de nombreuses personnes ont pu la dire un jour dans leur vie. Une de ces remarques stupides que l’on prononce sans vraiment réfléchir. Et puis, dans le cas d’Agostino Di Bartolomei, cette phrase prononcée à un ami s’est transformée en une macabre prémonition. Capitaine de la Roma dans les années 70 et 80, adulé par le peuple Giallorosso, le milieu de terrain italien a été tour à tour un élément indispensable de l’équipe, un joueur devenu indésirable et enfin un mythe laissé à l’abandon après la fin de sa carrière. Avant Totti, la Roma avait Di Bartolomei. Une légende 100% romaine, tifoso du club avant d’en devenir capitaine, après avoir fait ses gammes dans les équipes de jeunes. Sa fin tragique reste aujourd’hui dans toutes les mémoires sur les rives du Tibre. Et l’écho de ce souvenir douloureux est d’autant plus fort à la veille de ce Roma-Liverpool, une affiche ayant provoqué sa chute.

En ce lundi 30 mai 1994, Agostino Di Bartolomei nettoie son pistolet. Une habitude. Passionné par les armes à feu, il sort rarement sans cette sécurité, allant même jusqu’à l’exhiber dans le vestiaire de la Roma lorsqu’il était encore joueur. Il faut dire qu’à l’époque, l’Italie vit en plein chaos. Ce sont les années de plomb, des riches sont pris pour cible et de nombreuses personnalités italiennes vivent armées par peur du terrorisme. Les joueurs de foot n’échappent pas à la règle. Désormais à la retraite, Asgostino astique ses armes. Un passe-temps comme un autre dit-il.

Sauf que ce jour n’a rien de normal. Sur sa terrasse, Agostino Di Bartolomei prend en mains son Calibre 38 Smith & Wesson et se loge une balle en plein cœur. Il meurt sur le coup malgré les tentatives de secours de sa femme Marisa et d’un médecin. Rapidement, toute l’Italie cherche une réponse à ce geste fou. Est-ce la faillite de sa compagnie d’assurance lancée après sa carrière de footballeur ? Un déficit de quelques milliers d’euros pour un joueur ayant accumulé beaucoup d’argent dans sa carrière : la thèse ne tient pas. Et puis, les Italiens s’intéressent à cette date. Le 30 mai. Cette date a une résonance particulière. Il y a dix ans jour pour jour, la Roma, son club de cœur, s’inclinait en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions contre Liverpool, aux tirs au but et à domicile, au Stadio Olimpico.

« J’ai découvert en grandissant la cruauté de cette date. 10 ans jour pour jour après cette finale. Je me suis toujours dit et répété que non, tu n’avais pas pu penser à cela. Il y a trop de cruauté dans cette coïncidence. Peut-être que cette journée t’a donné cette idée folle. Comme cette dépression qui te conduit à faire un geste con. Comme cette faute dramatique en pleine surface de réparation qui aboutit à un penalty. Parce que Papa, moi je n’ai jamais cru et je ne veux pas croire que tu as pensé à une défaite lors de ce stupide match de foot avant de faire ce geste idiot. Devant la grandeur d’une vie, à l’amour d’une femme et de deux enfants, vraiment, qu’est ce que représentait ce match sinon une stupide rencontre de foot ? » – Luca Di Bartolomei, fils d’Agostino. L’Ultima Partita, éditions Fandango.

Pour seule réponse, sa femme trouvera une petite note laissée dans une poche de veste : « Je t’adore et j’adore nos splendides enfants mais je ne vois pas la fin du tunnel. » Mais de quel tunnel parle-t-il ? Parmi les pistes avancées, une après-carrière mal vécue avec un sentiment profond que le football – et encore plus douloureux la Roma – l’avait abandonné. Se séparer de ses légendes n’est pas donné à tout le monde et on mesure souvent la grandeur des dirigeants dans ces moments difficiles. Pour beaucoup de supporters giallorossi, le club avait été ingrat avec son ancien capitaine. Un sentiment encore présent aujourd’hui. La Roma l’a oublié. Ne restent aujourd’hui qu’amertume et souvenirs mêlant une immense joie et une infinie tristesse d’une bandiera tombée dans l’oubli et abandonnée lorsqu’elle avait le plus besoin d’aide.

Car Agostino Di Bartolomei était le symbole de tous ceux qui avaient eu un rêve en commun : porter les couleurs de la Roma et en être son capitaine. Représenter le club de la Louve sur tous les terrains italiens et jusque dans les moindres contrées européennes. Être la fierté de tout un peuple. Les élus sont peu nombreux. Ago était l’un d’eux.

Il rejoint la Roma en 1969 à l’âge de 14 ans. Un an auparavant, pourtant, il aurait pu rejoindre l’AC Milan. Alors qu’il évolue encore à l’OMI Roma, un petit club de la capitale italienne, le club lombard se fait pressant. Rapidement, les dirigeants milanais se mettent d’accord avec leurs homologues romains mais Agostino et sa famille refusent la destination. Colère des dirigeants locaux. Âgé de 13 ans, le jeune milieu de terrain est choqué par l’attitude de ses dirigeants et confessera bien plus tard qu’il avait l’impression à 13 ans seulement d’être une bête de foire que l’on s’arrache. Il est proche d’arrêter le football puis change finalement d’air et retrouve goût au foot. Il débarque un an plus tard chez les Giallorossi, non sans avoir refusé la Lazio « parce que c’était la Lazio » selon son père Franco, tifoso notoire de la Roma.

Il fait ses classes dans les équipes de jeunes et en 1975, alors qu’il impressionne comme capitaine dans l’équipe réserve, Agostino Di Bartolomei est envoyé en prêt en Serie B, à Vicenza, pour se faire les os. Un an plus tard, l’entraîneur adjoint du club vicencin dresse un portrait élogieux du milieu de terrain : « c’est un garçon en or, de peu de paroles, bien éduqué et équilibré. » D’aucuns le disent taiseux mais ses proches parlent d’une timidité s’effaçant dans l’intimité.

« Ce n’est pas vrai que le Romain est quelqu’un de joyeux, il est surtout triste car conscient de sa décadence, de l’époque où Rome dominait le Monde à aujourd’hui. » – Agostino Di Bartolomei.

C’est avec l’arrivée de Nils Liedholm, son mentor, que la carrière de Di Bartolomei prend un tournant. L’équipe monte en puissance et devient plus compétitive. Le club remporte deux coupes d’Italie consécutives (1980, 1981), retrouve la Coupe d’Europe et finit 7e, 2e puis 3e de Serie A.

En 1982, Nils Liedholm décide de faire reculer Di Bartolomei du poste de milieu de terrain à celui de libéro. Le « baron suédois » comme il était surnommé, souhaitait faire profiter de la technique et de la vision du jeu de son capitaine à toute l’équipe en phase de construction, un peu plus bas, pour manœuvrer plus facilement les adversaires. Tandis qu’en Italie, à l’époque, le poste de libero est occupé par des joueurs à qui on demande de dégager en vitesse, peu importe la zone visée, pour minimiser les risques, Liedholm choisit de mettre un technicien capable de trouver ses ailiers en une transversale majestueuse, de casser des lignes en une passe, et de venir faire le surnombre au milieu de terrain dans certaines situations. Le Suédois explique alors que « c’est en créant la supériorité que l’on gagne des matches. » La suite lui donne raison. Au terme d’une belle saison 1982-1983, la Roma remporte le deuxième scudetto de son histoire.

« En tant que libéro, il donnait un bon soutien au milieu de terrain. Di Bartolomei apportait une approche différente dans notre jeu offensif en plus d’être très efficace grâce à sa grosse frappe de balle. » – Nils Liedholm. Fotboll, Stjarnor och Vin, éditions Askelin & Hägglund.

Le club déjoue même les pronostics la saison suivante et atteint la finale de la C1. Le match se déroule au Stadio Olimpico. La Roma est donc à domicile. Après un score de parité (1-1) à la fin du temps réglementaire, les deux équipes doivent se départager aux tirs au but.

Mais lors de cette séance, l’entraîneur romain commet une erreur fondamentale. Tandis que Nicol, le premier tireur anglais, vient de rater sa tentative, et alors que Graziani, premier tireur désigné s’est déjà avancé vers le gardien adverse, le Suédois hurle à Di Bartolomei de prendre la place de son coéquipier. Le capitaine s’exécute, prend le ballon des mains de Graziani, s’avance, tire et marque. Liedholm veut prendre l’avantage psychologique rapidement sur les adversaires dans cette séance, d’où le changement après le premier raté anglais avec le choix du meilleur tireur romain. Mais, dans cet élan, il désavoue également Graziani, qui, quand son tour arrive, envoie le ballon au-dessus de la transversale, donnant à Kennedy l’occasion de marquer le sien et envoyer Liverpool au septième ciel. La Roma s’incline chez elle, aux tirs au but. Un destin cruel. Un match maudit.

« J’aurai préféré que Liverpool nous colle un net 2-0 et on n’aurait eu aucun regret. Alors que là, c’est une blessure qu’on aura en nous pour le reste de nos jours. » – Agostino Di Bartolomei

Quelques jours après cette finale perdue, la Roma remporte la Coupe d’Italie contre Vérone. Alors que son départ des Giallorossi est désormais connu de tous, les tifosi romains défendent leur capitaine face à la décision des dirigeants. Les banderoles fleurissent : « Ils t’ont enlevé la Roma, mais pas ton virage de supporters », « De nos cœurs s’élève un amour : allez Ago, soulève cette coupe pour nous » ou encore « Ce n’est pas un adieu, ciao champion ! »

En effet, lors de cette finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, Sven-Göran Eriksson se montre dans les tribunes. C’est un secret de polichinelle, l’ancien coach de l’IFK Göteborg et de Benfica va prendre la suite de Nils Liedholm qui rejoint l’AC Milan, le club de ses exploits de joueur au sein du fameux trio Gre-No-Li. Agostino Di Bartolomei ne rentre pas dans les plans du Suédois. Quitte à se passer de véritables champions, lui souhaite une équipe plus jeune, plus malléable et avec des jambes de feu. Avec sa lenteur caractéristique, le capitaine de la Roma sent le vent tourner. Si avec Liedholm, c’est le ballon qui court et les joueurs qui pensent, avec Eriksson, les joueurs doivent avoir une densité physique très élevée.

La séparation est douloureuse pour Agostino. Après 15 ans d’amour et de loyauté, le club n’est pas à la hauteur d’un tel dévouement. Le club ne lui annonce rien et le laisse devenir un joueur libre, en fin de contrat. Au lieu de demander des explications à ses dirigeants, à cause de sa fierté, le milieu de terrain italien préfère décrocher le téléphone pour étudier avec Liedholm la possibilité de le rejoindre à Milan. L’affaire est conclue en quelques jours.

Dans une interview au Corriere dello Sport au cœur de l’été 1984, le désormais ancien capitaine de la Roma revient sur son départ. « La Roma a été le plus beau moment de ma vie. Je sais, c’est une séparation amère et difficile. Rome, c’est ma ville. La Roma est mon équipe. Je pourrais dire tant de choses mais je ne suis pas un homme de polémiques. Je me trahirais moi-même. La correction et le style d’une personne se mesurent aussi dans des mots comme cela […] Je crois que je pars avec dignité. Je pars comme un champion, pas comme un homme défait. Et je ne veux surtout pas penser à ce moment où je devrai jouer contre la Roma… »

Il retrouve la Roma quelques mois plus tard à l’Olimpico avec le maillot milanais sur les épaules. Un véritable fiasco. Au coup de sifflet final, Graziani se jette sur Di Bartolomei et lui assène un coup de poing. Il raconte à la fin du match avoir vu son ancien capitaine donner un coup à Bruno Conti quelques instants plus tôt. Ce même Bruno Conti, amer, déclare aux journalistes : « Pendant le match, il m’a dit des choses qui ne m’ont pas plu. Au Milan, il continue de jouer comme il le faisait à la Roma : tranquille, serein, propre, sans une goutte de sueur à la fin des matches. »

La suite de la carrière de Di Bartolomei se complique. Son influence à Milan diminue et en 1987, il rejoint Cesena pour une seule saison, avant de signer à la Salernitana en 3e division italienne, afin de vivre dans la région d’origine de sa femme. Il raccroche les crampons en juin 1990. Commence alors sa deuxième vie d’homme, mais il garde un espoir : travailler pour la Roma. Mais les choses ne vont pas dans le bon sens.

« C’était un garçon avec un sens aigüe de la fierté : c’est pour cela qu’il ne m’avait jamais rien demandé. Mais un jour, alors que l’équipe traversait une mauvaise passe, il m’avait écrit une lettre pleine de conseils : sur la gestion du vestiaire et le travail psychologique à mener. J’ai beaucoup apprécié cette démarche. Et j’ai aussi découvert et compris son envie de travailler à la Roma. » – Franco Sensi, président de la Roma ayant pris ses fonctions en 1993, à l’annonce de la mort du joueur.

Peu après sa retraite, le club romain va jusqu’à nommer un ancien arbitre au poste de directeur général. En privé, Agostino s’émeut de cette décision alors que lui attend un signe de vie des dirigeants. Un énième rendez-vous raté avec son club de toujours. Une désillusion de plus.

Victime d’une fierté l’empêchant de réclamer quoi que ce soit à la Roma, à la sélection italienne ou à d’autres clubs, il multiplie néanmoins les contacts et les conseils, en espérant que l’on fera appel à lui un jour ou l’autre. En attendant, il pêche, s’occupe de ses armes et monte une école de foot à Castellabate, en Campanie. Avec ces jeunes footballeurs, il insiste sur l’éthique, leur demande d’aimer le football et de ne surtout pas prendre pour modèle les joueurs capricieux.

Jusqu’à ce lundi 30 mai 1994, donc. Cette fois, Di Bartolomei entrevoit le bout du tunnel, cette lumière qu’il cherchait tant de son vivant. Quelques heures après le drame, sa femme Marisa retrouve dans son agenda une photo de la Curva Sud, la tribune des supporters de la Roma. Derrière la photo, une écriture de la part de tifosi : « à notre grand ‘DiBa’ qui sera notre capitaine pour toujours. »

Agostino Di Bartolomei était plus qu’un joueur. Il était Romain et Romanista, un homme avec ses parts d’ombre et de lumière, un capitaine respecté pour son dévouement total et sincère. Sa vie de joueur, sa fin tragique et sa place dans l’environnement romain lui ont permis de trouver un écho dans la culture populaire de la capitale italienne. Des livres racontent son histoire, une chanson du célèbre auteur-supporter de la Roma, Antonello Venditti lui est dédiée, un film retrace son parcours, un terrain du centre d’entraînement de la Roma porte son nom et il a été l’un des premiers à entrer au sein du Hall of Fame lancé par le club en 2014.

Le club giallorosso organise également chaque année le Tournoi Agostino Di Bartolomei en sa mémoire. Lors de la première édition en 2014, de nombreux ultras de la Curva Sud avaient fait le déplacement à Trigoria*. Ils avaient accroché une banderole à la tribune du terrain principal qui récitait : « Une fleur pour chaque année d’absence, Ago vit dans nos têtes et dans nos cœurs. » Ils avaient ensuite accueilli l’ex-femme du joueur avec un bouquet de fleurs avant d’entonner un chant à sa gloire. Un moyen de ressusciter le joueur le temps d’une journée dédiée au football.

Le 2 juin 1994, trois jours après sa mort, son père Franco livrait ses sentiments sur sa disparition dans les colonnes d’Il Messaggero. Sur la même page du journal, dans un bref encadré, on pouvait y lire : « Super but de Totti, la Roma Primavera** gagne 9-0, il marque trois buts et délivre trois passes décisives. » Alors qu’une légende venait de disparaître tragiquement, une autre, encore inconnue, répétait déjà ses gammes.

* La Primavera, littéralement ‘le Printemps’ est l’équipe réserve d’un club professionnel italien, essentiellement composée de jeunes joueurs.
** Trigoria est le centre d’entraînement de la Roma.



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