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Francesco Totti était le dernier empereur de Rome

Dans la Rome Antique, l’empereur avait le droit de vie ou de mort sur les gladiateurs à travers un geste du pouce.

À défaut de l’avoir, à l’instar de ses illustres prédécesseurs, sur les hommes, Francesco Totti a longtemps eu le droit de vie ou de mort sur le jeu dans la capitale italienne. No Totti No Party annonce encore aujourd’hui une immuable banderole en Curva Sud, la plus fervente des tribunes de l’Olimpico, malgré le départ à la retraite de l’idole d’un peuple. C’est un constat logique. Pas de Totti, pas de fantaisie. Pas de Totti, pas de magie. Pas de Totti, pas de folie. Il est l’élément qui a lié passion du football et obligation de résultat. Celui qui a fait venir au stade des dizaines de milliers de spectateurs les soirs d’hiver. Il respirait le football, il sentait le football, il était le football.

Mes que un club dit-on en Catalogne au sujet du FC Barcelone. Bien plus qu’un club. À Rome l’adage pourrait bien être légèrement modifié pour personnifier et expliquer l’importance de Francesco Totti dans la sphère giallorossienne. Il était bien plus qu’un joueur. Il n’incarnait pas seulement la vie d’un footballeur ayant réussi, mais bien un club et une ville, une façon de voir le football et le vivre. Il était Romain avant d’être Italien. Cela lui a valu d’être sifflé sur tous les autres terrains italiens. Il a incarné son club et sa ville. Et sur le terrain, sa grandeur faisait peur aux adversaires. « Qu’ils me haïssent pourvus qu’ils me craignent », disait l’empereur Caligula. Totti était autant haï pour ce qu’il représente – dans l’affrontement Nord/Sud italien – que craint pour ses coups de génie.

Encore aujourd’hui, alors qu’il est passé du statut de joueur à celui de dirigeant, il est celui qui assure la filiation romaine dans un club contrôlé par des investisseurs américains. Il est toujours impensable de parler de la Roma sans évoquer Francesco Totti. Il suffit d’assister à un match à l’Olimpico pour voir que de nombreux regards se tournent désormais vers la tribune présidentielle afin de vérifier que celui que les tifosi continuent à appeler « Il Capitano » (le capitaine) est bien présent. Filmé en permanence par les caméras de télévision, il apparaît sur les écrans à chaque match. C’est une sécurité pour les supporters. Un moyen de se rassurer. S’il est là, c’est que la Roma tourne toujours dans le bon sens. C’est l’assurance de garder une certaine forme de romantisme dans un football qui en offre peu aujourd’hui, même si le club romain peut toujours compter sur Daniele De Rossi et Alessandro Florenzi pour perpétuer la tradition des joueurs-supporters.

Dompteur de balle, élégant technicien et redoutable finisseur, Francesco Totti avait comme joueur le charisme d’un leader sans pour autant prendre ce rôle trop à cœur. Il parlait peu et comptait ses mots dans le vestiaire. Sa seule présence suffisait à rassurer ses partenaires et à déstabiliser ses adversaires. Dans les rares prises de paroles de Francesco Totti, hors réactions entourant les matches, les mêmes mots revenaient : espoirs, illusions, fierté, amour, passion… On retrouve toute la sémantique du rêveur romantique, illustre passionné et amoureux de son club, de sa ville, qu’il n’aurait quitté pour rien au monde. Même lorsque les choses ont été compliquées. Comme lors de sa dernière saison comme joueur.

« J’ai reçu des offres des USA et des pays du Golfe. Ils m’auraient couvert d’Or, mais j’aurais ruiné 25 ans d’amour. »

Francesco Totti au Corriere della Sera, le 30 novembre 2017.

Il a été tour à tour le rêve de Florentino Perez, de Roman Abramovich (prêt à aligner 150 millions d’euros pour Totti et Emerson en 2003, selon Franco Baldini, ancien directeur sportif de la Roma, ndlr) et de Silvio Berlusconi, trois des plus puissants hommes dans le monde du foot, mais il a toujours refusé les trophées et l’argent pour vivre la passion et l’amour d’une vie. « Être champion avec la Roma, c’est comme gagner dix titres ailleurs », avait-il déclaré à ceux qui ne comprenaient pas sa fidélité à toute épreuve. De fait, il n’a gagné qu’un Scudetto mais il s’en accommode.

Son influence à Rome est immense. Homme au grand cœur, discret dans ses dons aux associations ou lors des manifestations de l’UNICEF, il est la personne la plus importante de la Cité éternelle. Certains coéquipiers avouent volontiers qu’il est plus grand que le Pape. D’un François à un autre, pendant que l’un enchaînait les bénédictions, l’autre multipliait les offrandes sur le gazon. Il inspirait ses coéquipiers et éclairait le jeu de son équipe. Totti était le guide. Quand rien n’allait, la Roma s’en remettait souvent à son capitaine, auteur de 250 buts en Serie A, tous inscrits sous le maillot Giallorosso.

Comme tous les artistes aux pieds d’or, il exprimait son football dans la plus grande simplicité. En une touche de balle, ses déviations étaient un modèle du genre. Ses ouvertures millimétrées également. A 40 ans, il cassait encore les lignes adverses avec une grande facilité. Qu’il ait été positionné sur l’aile gauche, comme numéro 10 ou comme attaquant de pointe, tout au long de sa carrière il n’a eu de cesse de participer au jeu. Sa libre interprétation du rôle de faux numéro 9 dans la Roma de Spalletti (2005-2009) a souligné sa grande intelligence tactique. Soulier d’Or européen en 2007 devant Van Nistelrooy, Milito et Ronaldinho, il a autant marqué les esprits pour ses buts que par son sens du collectif, de l’anticipation et des déplacements de ses coéquipiers.

Spectaculaire dans le jeu, Totti l’était également lorsqu’il s’agissait de faire trembler les filets adverses. De ses coups-francs surpuissants en lucarne aux reprises de volées précises, en passant par quelques cucchiai (cuillères en italien, sorte de lob ou balles fouettés, ndlr) du plus bel effet, les gardiens en ont vu de toutes les couleurs, les pires comme les meilleurs, à commencer par Gianluigi Buffon, ami et victime préférée de Totti avec 20 buts encaissés dans sa carrière. Le capitaine de la Roma réussissait à allier simplicité, talent naturel et efficacité avec le spectacle comme coefficient multiplicateur.

La Roma a eu la chance de toujours pouvoir compter sur son vivier, terreau fertile en promesses de demain et en capitaines de légende. De Giannini à Di Bartolomei, en passant par Conti, les joueurs exemplaires sont légion mais aucun n’aura fait résonner les noms du club et de cette ville dans le monde entier comme l’a fait Francesco Totti. De la Rome antique à nos jours, la grandeur de la Cité éternelle a toujours été incarnée et portée par un seul homme. Le dernier empereur de Rome fait honneur à ses prédécesseurs.

L’héritage est d’ailleurs lourd à porter. Francesco Totti a collectionné tous les records (nombre de matches avec la Roma, record du nombre de buts du club, 2e meilleur buteur de l’histoire de la Serie A, buteur lors de 23 saisons consécutives…) et a souvent attiré toutes les lumières. Le club doit désormais vivre sans lui sur le terrain. Le public doit également apprendre à faire sans son gladiateur. Avec ou sans lui, le public ne se comportait pas de la même façon. Certains tifosi venaient autant voir la Roma à l’Olimpico que Francesco Totti, un phénomène qui s’était amplifié ces dernières saisons, alors que sa retraite sportive approchait.

Infographie Francesco Totti Roma Goal

Sa retraite a été actée le 28 mai 2017, au stade Olympique de Rome, lors de la rencontre entre la Roma et le Genoa. 70 000 âmes avaient lutté pour obtenir le précieux sésame et entrer dans ce qui allait devenir le théâtre d’un des événements les plus émouvants de l’histoire du foot. L’adieu de tout un peuple à sa légende, à son Dieu.

Il y avait des gros barbus et Daniele De Rossi. Des adolescentes et Kostas Manolas. Des grands-mères et Stephan El Sharaawy. Des parents et leurs enfants. Mais aussi Francesco Totti, Ilary Totti et leurs trois enfants. Les larmes coulaient. Face à la crainte du jugement « pleurer pour du football, est-ce bien sérieux ? », certains tifosi tentaient tant bien que mal de contenir leur émotion. Puis, quand ils ont vu que tout le stade était en larmes, il n’y a plus eu aucune retenue.

 

La Roma venait de battre le Genoa (3-2) et s’assurait ainsi la deuxième place, qualificative directement en Ligue des champions. Mais les tifosi n’étaient pas venues pour ça. Il suffisait de voir le tour d’honneur des joueurs, avec femmes et enfants dans le désintérêt le plus total, alors que les dizaines de milliers de spectateurs avaient déjà usé leurs cordes vocales et versé toutes les larmes de leur corps pour Francesco Totti. Il était l’homme de la soirée, lui qui a réussi une dernière fois à remplir un stade de 70 000 places sur son seul nom. Dans les bus et les rues qui menaient au stade, tous les supporters étaient venus avec un maillot ou un tee-shirt célébrant leur idole. Des TOTTI 10 à la pelle pour une soirée unique.

Après une haie d’honneur, une remise de maillot symbolique par son président et un tour d’honneur interminable, Francesco Totti avait livré un discours d’une quinzaine de minutes. Touchant. Émouvant.

« Excusez-moi si je n’ai pas donné beaucoup d’interviews ces derniers mois, mais éteindre la lumière n’est pas facile. Maintenant j’ai peur. Cette fois, c’est moi qui ai besoin de vous, de votre chaleur, de ce dont vous avez toujours fait preuve à mon égard. Avec votre affection, j’arriverai à tourner la page et à me lancer dans une nouvelle aventure. Naître Romain et Romanista est un privilège. Être le capitaine de cette équipe a été un honneur. Je vous aime. »

Une dernière ovation plus tard, des centaines de milliers de larmes plus tard, le stade s’était vidé. À peine avaient-ils laissé le temps aux autres joueurs de terminer leur tour de terrain que les premiers supporters s’en allaient. Preuve s’il en est que s’il est de coutume de dire que le club est plus important que n’importe quel joueur, l’adage a son exception à Rome. Totti était grand.

Devenu dirigeant cet été, Francesco Totti vit le football autrement. Impliqué auprès de l’équipe première aux côtés d’Eusebio Di Francesco, il est également le bras droit de Monchi, le directeur sportif de la Roma et garde aussi un oeil sur le développement des jeunes. Là où tout était facile sur le terrain, l’ancien capitaine de la Roma se cherche encore dans sa nouvelle vie. Se consacrer à l’équipe première, à la direction sportive ou aux équipes de jeunes, le choix n’est pas clair. Il le confesse lui-même, il a « besoin de tout voir, tout essayer » avant de choisir sa voie.

Lorsqu’on lui a demandé, dans une interview au Corriere dela Sera, ce qui avait changé depuis cet été, sa réponse a été simple : « Tout ! Ma vie, mon état d’esprit, mon corps. L’impact de ce changement n’a pas été simple à gérer. J’ai demandé au club de pouvoir couper, pendant trois mois, pour mieux repartir. Je suis resté dans le milieu du football, c’est ma vie. C’est tout. »

Ce qui n’a pas changé, c’est l’amour que lui portent les supporters de la Roma. De nouvelles oeuvres de street art ont fait leur apparition sur les murs de la Cité Éternelle, il est inondé de messages d’affection sur les réseaux sociaux et il ne peut toujours pas se promener dans la ville au risque de déclencher une émeute. Rome laisse le sentiment d’une douce folie. La vie y est douce et agréable. Le climat est généreux, la mer n’est pas loin et les Romains savent profiter des choses simples que leur offre cette ville. L’empreinte du passé glorieux n’est jamais très loin, les caractères sont affirmés et les rêves nombreux, d’où parfois, une impression de sage mélancolie. Totti représentait et continue de représenter tout cela. Avancer dans sa vie d’homme et écrire une nouvelle histoire avec les certitudes du passé, c’est désormais le nouveau défi de Francesco Totti. Le dernier héros romantique du football moderne n’a pas fini de nous surprendre.

Publié sur Goal.com



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