Avant Totti, la Roma vivait pour Di Bartolomei dont le destin tragique s’est joué contre Liverpool

« Il a fait une erreur en se tirant une balle dans la tête. Il vaut mieux viser le cœur, c’est le seul moyen de mourir instantanément. » Cette phrase, de nombreuses personnes ont pu la dire un jour dans leur vie. Une de ces remarques stupides que l’on prononce sans vraiment réfléchir. Et puis, dans le cas d’Agostino Di Bartolomei, cette phrase prononcée à un ami s’est transformée en une macabre prémonition. Capitaine de la Roma dans les années 70 et 80, adulé par le peuple Giallorosso, le milieu de terrain italien a été tour à tour un élément indispensable de l’équipe, un joueur devenu indésirable et enfin un mythe laissé à l’abandon après la fin de sa carrière. Avant Totti, la Roma avait Di Bartolomei. Une légende 100% romaine, tifoso du club avant d’en devenir capitaine, après avoir fait ses gammes dans les équipes de jeunes. Sa fin tragique reste aujourd’hui dans toutes les mémoires sur les rives du Tibre. Et l’écho de ce souvenir douloureux est d’autant plus fort à la veille de ce Roma-Liverpool, une affiche ayant provoqué sa chute.

En ce lundi 30 mai 1994, Agostino Di Bartolomei nettoie son pistolet. Une habitude. Passionné par les armes à feu, il sort rarement sans cette sécurité, allant même jusqu’à l’exhiber dans le vestiaire de la Roma lorsqu’il était encore joueur. Il faut dire qu’à l’époque, l’Italie vit en plein chaos. Ce sont les années de plomb, des riches sont pris pour cible et de nombreuses personnalités italiennes vivent armées par peur du terrorisme. Les joueurs de foot n’échappent pas à la règle. Désormais à la retraite, Asgostino astique ses armes. Un passe-temps comme un autre dit-il.

Sauf que ce jour n’a rien de normal. Sur sa terrasse, Agostino Di Bartolomei prend en mains son Calibre 38 Smith & Wesson et se loge une balle en plein cœur. Il meurt sur le coup malgré les tentatives de secours de sa femme Marisa et d’un médecin. Rapidement, toute l’Italie cherche une réponse à ce geste fou. Est-ce la faillite de sa compagnie d’assurance lancée après sa carrière de footballeur ? Un déficit de quelques milliers d’euros pour un joueur ayant accumulé beaucoup d’argent dans sa carrière : la thèse ne tient pas. Et puis, les Italiens s’intéressent à cette date. Le 30 mai. Cette date a une résonance particulière. Il y a dix ans jour pour jour, la Roma, son club de cœur, s’inclinait en finale de la Coupe d’Europe des clubs champions contre Liverpool, aux tirs au but et à domicile, au Stadio Olimpico.

« J’ai découvert en grandissant la cruauté de cette date. 10 ans jour pour jour après cette finale. Je me suis toujours dit et répété que non, tu n’avais pas pu penser à cela. Il y a trop de cruauté dans cette coïncidence. Peut-être que cette journée t’a donné cette idée folle. Comme cette dépression qui te conduit à faire un geste con. Comme cette faute dramatique en pleine surface de réparation qui aboutit à un penalty. Parce que Papa, moi je n’ai jamais cru et je ne veux pas croire que tu as pensé à une défaite lors de ce stupide match de foot avant de faire ce geste idiot. Devant la grandeur d’une vie, à l’amour d’une femme et de deux enfants, vraiment, qu’est ce que représentait ce match sinon une stupide rencontre de foot ? » – Luca Di Bartolomei, fils d’Agostino. L’Ultima Partita, éditions Fandango.

Pour seule réponse, sa femme trouvera une petite note laissée dans une poche de veste : « Je t’adore et j’adore nos splendides enfants mais je ne vois pas la fin du tunnel. » Mais de quel tunnel parle-t-il ? Parmi les pistes avancées, une après-carrière mal vécue avec un sentiment profond que le football – et encore plus douloureux la Roma – l’avait abandonné. Se séparer de ses légendes n’est pas donné à tout le monde et on mesure souvent la grandeur des dirigeants dans ces moments difficiles. Pour beaucoup de supporters giallorossi, le club avait été ingrat avec son ancien capitaine. Un sentiment encore présent aujourd’hui. La Roma l’a oublié. Ne restent aujourd’hui qu’amertume et souvenirs mêlant une immense joie et une infinie tristesse d’une bandiera tombée dans l’oubli et abandonnée lorsqu’elle avait le plus besoin d’aide.

Car Agostino Di Bartolomei était le symbole de tous ceux qui avaient eu un rêve en commun : porter les couleurs de la Roma et en être son capitaine. Représenter le club de la Louve sur tous les terrains italiens et jusque dans les moindres contrées européennes. Être la fierté de tout un peuple. Les élus sont peu nombreux. Ago était l’un d’eux.

Il rejoint la Roma en 1969 à l’âge de 14 ans. Un an auparavant, pourtant, il aurait pu rejoindre l’AC Milan. Alors qu’il évolue encore à l’OMI Roma, un petit club de la capitale italienne, le club lombard se fait pressant. Rapidement, les dirigeants milanais se mettent d’accord avec leurs homologues romains mais Agostino et sa famille refusent la destination. Colère des dirigeants locaux. Âgé de 13 ans, le jeune milieu de terrain est choqué par l’attitude de ses dirigeants et confessera bien plus tard qu’il avait l’impression à 13 ans seulement d’être une bête de foire que l’on s’arrache. Il est proche d’arrêter le football puis change finalement d’air et retrouve goût au foot. Il débarque un an plus tard chez les Giallorossi, non sans avoir refusé la Lazio « parce que c’était la Lazio » selon son père Franco, tifoso notoire de la Roma.

Il fait ses classes dans les équipes de jeunes et en 1975, alors qu’il impressionne comme capitaine dans l’équipe réserve, Agostino Di Bartolomei est envoyé en prêt en Serie B, à Vicenza, pour se faire les os. Un an plus tard, l’entraîneur adjoint du club vicencin dresse un portrait élogieux du milieu de terrain : « c’est un garçon en or, de peu de paroles, bien éduqué et équilibré. » D’aucuns le disent taiseux mais ses proches parlent d’une timidité s’effaçant dans l’intimité.

« Ce n’est pas vrai que le Romain est quelqu’un de joyeux, il est surtout triste car conscient de sa décadence, de l’époque où Rome dominait le Monde à aujourd’hui. » – Agostino Di Bartolomei.

C’est avec l’arrivée de Nils Liedholm, son mentor, que la carrière de Di Bartolomei prend un tournant. L’équipe monte en puissance et devient plus compétitive. Le club remporte deux coupes d’Italie consécutives (1980, 1981), retrouve la Coupe d’Europe et finit 7e, 2e puis 3e de Serie A.

En 1982, Nils Liedholm décide de faire reculer Di Bartolomei du poste de milieu de terrain à celui de libéro. Le « baron suédois » comme il était surnommé, souhaitait faire profiter de la technique et de la vision du jeu de son capitaine à toute l’équipe en phase de construction, un peu plus bas, pour manœuvrer plus facilement les adversaires. Tandis qu’en Italie, à l’époque, le poste de libero est occupé par des joueurs à qui on demande de dégager en vitesse, peu importe la zone visée, pour minimiser les risques, Liedholm choisit de mettre un technicien capable de trouver ses ailiers en une transversale majestueuse, de casser des lignes en une passe, et de venir faire le surnombre au milieu de terrain dans certaines situations. Le Suédois explique alors que « c’est en créant la supériorité que l’on gagne des matches. » La suite lui donne raison. Au terme d’une belle saison 1982-1983, la Roma remporte le deuxième scudetto de son histoire.

« En tant que libéro, il donnait un bon soutien au milieu de terrain. Di Bartolomei apportait une approche différente dans notre jeu offensif en plus d’être très efficace grâce à sa grosse frappe de balle. » – Nils Liedholm. Fotboll, Stjarnor och Vin, éditions Askelin & Hägglund.

Le club déjoue même les pronostics la saison suivante et atteint la finale de la C1. Le match se déroule au Stadio Olimpico. La Roma est donc à domicile. Après un score de parité (1-1) à la fin du temps réglementaire, les deux équipes doivent se départager aux tirs au but.

Mais lors de cette séance, l’entraîneur romain commet une erreur fondamentale. Tandis que Nicol, le premier tireur anglais, vient de rater sa tentative, et alors que Graziani, premier tireur désigné s’est déjà avancé vers le gardien adverse, le Suédois hurle à Di Bartolomei de prendre la place de son coéquipier. Le capitaine s’exécute, prend le ballon des mains de Graziani, s’avance, tire et marque. Liedholm veut prendre l’avantage psychologique rapidement sur les adversaires dans cette séance, d’où le changement après le premier raté anglais avec le choix du meilleur tireur romain. Mais, dans cet élan, il désavoue également Graziani, qui, quand son tour arrive, envoie le ballon au-dessus de la transversale, donnant à Kennedy l’occasion de marquer le sien et envoyer Liverpool au septième ciel. La Roma s’incline chez elle, aux tirs au but. Un destin cruel. Un match maudit.

« J’aurai préféré que Liverpool nous colle un net 2-0 et on n’aurait eu aucun regret. Alors que là, c’est une blessure qu’on aura en nous pour le reste de nos jours. » – Agostino Di Bartolomei

Quelques jours après cette finale perdue, la Roma remporte la Coupe d’Italie contre Vérone. Alors que son départ des Giallorossi est désormais connu de tous, les tifosi romains défendent leur capitaine face à la décision des dirigeants. Les banderoles fleurissent : « Ils t’ont enlevé la Roma, mais pas ton virage de supporters », « De nos cœurs s’élève un amour : allez Ago, soulève cette coupe pour nous » ou encore « Ce n’est pas un adieu, ciao champion ! »

En effet, lors de cette finale de la Coupe d’Europe des clubs champions, Sven-Göran Eriksson se montre dans les tribunes. C’est un secret de polichinelle, l’ancien coach de l’IFK Göteborg et de Benfica va prendre la suite de Nils Liedholm qui rejoint l’AC Milan, le club de ses exploits de joueur au sein du fameux trio Gre-No-Li. Agostino Di Bartolomei ne rentre pas dans les plans du Suédois. Quitte à se passer de véritables champions, lui souhaite une équipe plus jeune, plus malléable et avec des jambes de feu. Avec sa lenteur caractéristique, le capitaine de la Roma sent le vent tourner. Si avec Liedholm, c’est le ballon qui court et les joueurs qui pensent, avec Eriksson, les joueurs doivent avoir une densité physique très élevée.

La séparation est douloureuse pour Agostino. Après 15 ans d’amour et de loyauté, le club n’est pas à la hauteur d’un tel dévouement. Le club ne lui annonce rien et le laisse devenir un joueur libre, en fin de contrat. Au lieu de demander des explications à ses dirigeants, à cause de sa fierté, le milieu de terrain italien préfère décrocher le téléphone pour étudier avec Liedholm la possibilité de le rejoindre à Milan. L’affaire est conclue en quelques jours.

Dans une interview au Corriere dello Sport au cœur de l’été 1984, le désormais ancien capitaine de la Roma revient sur son départ. « La Roma a été le plus beau moment de ma vie. Je sais, c’est une séparation amère et difficile. Rome, c’est ma ville. La Roma est mon équipe. Je pourrais dire tant de choses mais je ne suis pas un homme de polémiques. Je me trahirais moi-même. La correction et le style d’une personne se mesurent aussi dans des mots comme cela […] Je crois que je pars avec dignité. Je pars comme un champion, pas comme un homme défait. Et je ne veux surtout pas penser à ce moment où je devrai jouer contre la Roma… »

Il retrouve la Roma quelques mois plus tard à l’Olimpico avec le maillot milanais sur les épaules. Un véritable fiasco. Au coup de sifflet final, Graziani se jette sur Di Bartolomei et lui assène un coup de poing. Il raconte à la fin du match avoir vu son ancien capitaine donner un coup à Bruno Conti quelques instants plus tôt. Ce même Bruno Conti, amer, déclare aux journalistes : « Pendant le match, il m’a dit des choses qui ne m’ont pas plu. Au Milan, il continue de jouer comme il le faisait à la Roma : tranquille, serein, propre, sans une goutte de sueur à la fin des matches. »

La suite de la carrière de Di Bartolomei se complique. Son influence à Milan diminue et en 1987, il rejoint Cesena pour une seule saison, avant de signer à la Salernitana en 3e division italienne, afin de vivre dans la région d’origine de sa femme. Il raccroche les crampons en juin 1990. Commence alors sa deuxième vie d’homme, mais il garde un espoir : travailler pour la Roma. Mais les choses ne vont pas dans le bon sens.

« C’était un garçon avec un sens aigüe de la fierté : c’est pour cela qu’il ne m’avait jamais rien demandé. Mais un jour, alors que l’équipe traversait une mauvaise passe, il m’avait écrit une lettre pleine de conseils : sur la gestion du vestiaire et le travail psychologique à mener. J’ai beaucoup apprécié cette démarche. Et j’ai aussi découvert et compris son envie de travailler à la Roma. » – Franco Sensi, président de la Roma ayant pris ses fonctions en 1993, à l’annonce de la mort du joueur.

Peu après sa retraite, le club romain va jusqu’à nommer un ancien arbitre au poste de directeur général. En privé, Agostino s’émeut de cette décision alors que lui attend un signe de vie des dirigeants. Un énième rendez-vous raté avec son club de toujours. Une désillusion de plus.

Victime d’une fierté l’empêchant de réclamer quoi que ce soit à la Roma, à la sélection italienne ou à d’autres clubs, il multiplie néanmoins les contacts et les conseils, en espérant que l’on fera appel à lui un jour ou l’autre. En attendant, il pêche, s’occupe de ses armes et monte une école de foot à Castellabate, en Campanie. Avec ces jeunes footballeurs, il insiste sur l’éthique, leur demande d’aimer le football et de ne surtout pas prendre pour modèle les joueurs capricieux.

Jusqu’à ce lundi 30 mai 1994, donc. Cette fois, Di Bartolomei entrevoit le bout du tunnel, cette lumière qu’il cherchait tant de son vivant. Quelques heures après le drame, sa femme Marisa retrouve dans son agenda une photo de la Curva Sud, la tribune des supporters de la Roma. Derrière la photo, une écriture de la part de tifosi : « à notre grand ‘DiBa’ qui sera notre capitaine pour toujours. »

Agostino Di Bartolomei était plus qu’un joueur. Il était Romain et Romanista, un homme avec ses parts d’ombre et de lumière, un capitaine respecté pour son dévouement total et sincère. Sa vie de joueur, sa fin tragique et sa place dans l’environnement romain lui ont permis de trouver un écho dans la culture populaire de la capitale italienne. Des livres racontent son histoire, une chanson du célèbre auteur-supporter de la Roma, Antonello Venditti lui est dédiée, un film retrace son parcours, un terrain du centre d’entraînement de la Roma porte son nom et il a été l’un des premiers à entrer au sein du Hall of Fame lancé par le club en 2014.

Le club giallorosso organise également chaque année le Tournoi Agostino Di Bartolomei en sa mémoire. Lors de la première édition en 2014, de nombreux ultras de la Curva Sud avaient fait le déplacement à Trigoria*. Ils avaient accroché une banderole à la tribune du terrain principal qui récitait : « Une fleur pour chaque année d’absence, Ago vit dans nos têtes et dans nos cœurs. » Ils avaient ensuite accueilli l’ex-femme du joueur avec un bouquet de fleurs avant d’entonner un chant à sa gloire. Un moyen de ressusciter le joueur le temps d’une journée dédiée au football.

Le 2 juin 1994, trois jours après sa mort, son père Franco livrait ses sentiments sur sa disparition dans les colonnes d’Il Messaggero. Sur la même page du journal, dans un bref encadré, on pouvait y lire : « Super but de Totti, la Roma Primavera** gagne 9-0, il marque trois buts et délivre trois passes décisives. » Alors qu’une légende venait de disparaître tragiquement, une autre, encore inconnue, répétait déjà ses gammes.

* La Primavera, littéralement ‘le Printemps’ est l’équipe réserve d’un club professionnel italien, essentiellement composée de jeunes joueurs.
** Trigoria est le centre d’entraînement de la Roma.

Francesco Totti était le dernier empereur de Rome

Dans la Rome Antique, l’empereur avait le droit de vie ou de mort sur les gladiateurs à travers un geste du pouce.

À défaut de l’avoir, à l’instar de ses illustres prédécesseurs, sur les hommes, Francesco Totti a longtemps eu le droit de vie ou de mort sur le jeu dans la capitale italienne. No Totti No Party annonce encore aujourd’hui une immuable banderole en Curva Sud, la plus fervente des tribunes de l’Olimpico, malgré le départ à la retraite de l’idole d’un peuple. C’est un constat logique. Pas de Totti, pas de fantaisie. Pas de Totti, pas de magie. Pas de Totti, pas de folie. Il est l’élément qui a lié passion du football et obligation de résultat. Celui qui a fait venir au stade des dizaines de milliers de spectateurs les soirs d’hiver. Il respirait le football, il sentait le football, il était le football.

Mes que un club dit-on en Catalogne au sujet du FC Barcelone. Bien plus qu’un club. À Rome l’adage pourrait bien être légèrement modifié pour personnifier et expliquer l’importance de Francesco Totti dans la sphère giallorossienne. Il était bien plus qu’un joueur. Il n’incarnait pas seulement la vie d’un footballeur ayant réussi, mais bien un club et une ville, une façon de voir le football et le vivre. Il était Romain avant d’être Italien. Cela lui a valu d’être sifflé sur tous les autres terrains italiens. Il a incarné son club et sa ville. Et sur le terrain, sa grandeur faisait peur aux adversaires. « Qu’ils me haïssent pourvus qu’ils me craignent », disait l’empereur Caligula. Totti était autant haï pour ce qu’il représente – dans l’affrontement Nord/Sud italien – que craint pour ses coups de génie.

Encore aujourd’hui, alors qu’il est passé du statut de joueur à celui de dirigeant, il est celui qui assure la filiation romaine dans un club contrôlé par des investisseurs américains. Il est toujours impensable de parler de la Roma sans évoquer Francesco Totti. Il suffit d’assister à un match à l’Olimpico pour voir que de nombreux regards se tournent désormais vers la tribune présidentielle afin de vérifier que celui que les tifosi continuent à appeler « Il Capitano » (le capitaine) est bien présent. Filmé en permanence par les caméras de télévision, il apparaît sur les écrans à chaque match. C’est une sécurité pour les supporters. Un moyen de se rassurer. S’il est là, c’est que la Roma tourne toujours dans le bon sens. C’est l’assurance de garder une certaine forme de romantisme dans un football qui en offre peu aujourd’hui, même si le club romain peut toujours compter sur Daniele De Rossi et Alessandro Florenzi pour perpétuer la tradition des joueurs-supporters.

Dompteur de balle, élégant technicien et redoutable finisseur, Francesco Totti avait comme joueur le charisme d’un leader sans pour autant prendre ce rôle trop à cœur. Il parlait peu et comptait ses mots dans le vestiaire. Sa seule présence suffisait à rassurer ses partenaires et à déstabiliser ses adversaires. Dans les rares prises de paroles de Francesco Totti, hors réactions entourant les matches, les mêmes mots revenaient : espoirs, illusions, fierté, amour, passion… On retrouve toute la sémantique du rêveur romantique, illustre passionné et amoureux de son club, de sa ville, qu’il n’aurait quitté pour rien au monde. Même lorsque les choses ont été compliquées. Comme lors de sa dernière saison comme joueur.

« J’ai reçu des offres des USA et des pays du Golfe. Ils m’auraient couvert d’Or, mais j’aurais ruiné 25 ans d’amour. »

Francesco Totti au Corriere della Sera, le 30 novembre 2017.

Il a été tour à tour le rêve de Florentino Perez, de Roman Abramovich (prêt à aligner 150 millions d’euros pour Totti et Emerson en 2003, selon Franco Baldini, ancien directeur sportif de la Roma, ndlr) et de Silvio Berlusconi, trois des plus puissants hommes dans le monde du foot, mais il a toujours refusé les trophées et l’argent pour vivre la passion et l’amour d’une vie. « Être champion avec la Roma, c’est comme gagner dix titres ailleurs », avait-il déclaré à ceux qui ne comprenaient pas sa fidélité à toute épreuve. De fait, il n’a gagné qu’un Scudetto mais il s’en accommode.

Son influence à Rome est immense. Homme au grand cœur, discret dans ses dons aux associations ou lors des manifestations de l’UNICEF, il est la personne la plus importante de la Cité éternelle. Certains coéquipiers avouent volontiers qu’il est plus grand que le Pape. D’un François à un autre, pendant que l’un enchaînait les bénédictions, l’autre multipliait les offrandes sur le gazon. Il inspirait ses coéquipiers et éclairait le jeu de son équipe. Totti était le guide. Quand rien n’allait, la Roma s’en remettait souvent à son capitaine, auteur de 250 buts en Serie A, tous inscrits sous le maillot Giallorosso.

Comme tous les artistes aux pieds d’or, il exprimait son football dans la plus grande simplicité. En une touche de balle, ses déviations étaient un modèle du genre. Ses ouvertures millimétrées également. A 40 ans, il cassait encore les lignes adverses avec une grande facilité. Qu’il ait été positionné sur l’aile gauche, comme numéro 10 ou comme attaquant de pointe, tout au long de sa carrière il n’a eu de cesse de participer au jeu. Sa libre interprétation du rôle de faux numéro 9 dans la Roma de Spalletti (2005-2009) a souligné sa grande intelligence tactique. Soulier d’Or européen en 2007 devant Van Nistelrooy, Milito et Ronaldinho, il a autant marqué les esprits pour ses buts que par son sens du collectif, de l’anticipation et des déplacements de ses coéquipiers.

Spectaculaire dans le jeu, Totti l’était également lorsqu’il s’agissait de faire trembler les filets adverses. De ses coups-francs surpuissants en lucarne aux reprises de volées précises, en passant par quelques cucchiai (cuillères en italien, sorte de lob ou balles fouettés, ndlr) du plus bel effet, les gardiens en ont vu de toutes les couleurs, les pires comme les meilleurs, à commencer par Gianluigi Buffon, ami et victime préférée de Totti avec 20 buts encaissés dans sa carrière. Le capitaine de la Roma réussissait à allier simplicité, talent naturel et efficacité avec le spectacle comme coefficient multiplicateur.

La Roma a eu la chance de toujours pouvoir compter sur son vivier, terreau fertile en promesses de demain et en capitaines de légende. De Giannini à Di Bartolomei, en passant par Conti, les joueurs exemplaires sont légion mais aucun n’aura fait résonner les noms du club et de cette ville dans le monde entier comme l’a fait Francesco Totti. De la Rome antique à nos jours, la grandeur de la Cité éternelle a toujours été incarnée et portée par un seul homme. Le dernier empereur de Rome fait honneur à ses prédécesseurs.

L’héritage est d’ailleurs lourd à porter. Francesco Totti a collectionné tous les records (nombre de matches avec la Roma, record du nombre de buts du club, 2e meilleur buteur de l’histoire de la Serie A, buteur lors de 23 saisons consécutives…) et a souvent attiré toutes les lumières. Le club doit désormais vivre sans lui sur le terrain. Le public doit également apprendre à faire sans son gladiateur. Avec ou sans lui, le public ne se comportait pas de la même façon. Certains tifosi venaient autant voir la Roma à l’Olimpico que Francesco Totti, un phénomène qui s’était amplifié ces dernières saisons, alors que sa retraite sportive approchait.

Infographie Francesco Totti Roma Goal

Sa retraite a été actée le 28 mai 2017, au stade Olympique de Rome, lors de la rencontre entre la Roma et le Genoa. 70 000 âmes avaient lutté pour obtenir le précieux sésame et entrer dans ce qui allait devenir le théâtre d’un des événements les plus émouvants de l’histoire du foot. L’adieu de tout un peuple à sa légende, à son Dieu.

Il y avait des gros barbus et Daniele De Rossi. Des adolescentes et Kostas Manolas. Des grands-mères et Stephan El Sharaawy. Des parents et leurs enfants. Mais aussi Francesco Totti, Ilary Totti et leurs trois enfants. Les larmes coulaient. Face à la crainte du jugement « pleurer pour du football, est-ce bien sérieux ? », certains tifosi tentaient tant bien que mal de contenir leur émotion. Puis, quand ils ont vu que tout le stade était en larmes, il n’y a plus eu aucune retenue.

 

La Roma venait de battre le Genoa (3-2) et s’assurait ainsi la deuxième place, qualificative directement en Ligue des champions. Mais les tifosi n’étaient pas venues pour ça. Il suffisait de voir le tour d’honneur des joueurs, avec femmes et enfants dans le désintérêt le plus total, alors que les dizaines de milliers de spectateurs avaient déjà usé leurs cordes vocales et versé toutes les larmes de leur corps pour Francesco Totti. Il était l’homme de la soirée, lui qui a réussi une dernière fois à remplir un stade de 70 000 places sur son seul nom. Dans les bus et les rues qui menaient au stade, tous les supporters étaient venus avec un maillot ou un tee-shirt célébrant leur idole. Des TOTTI 10 à la pelle pour une soirée unique.

Après une haie d’honneur, une remise de maillot symbolique par son président et un tour d’honneur interminable, Francesco Totti avait livré un discours d’une quinzaine de minutes. Touchant. Émouvant.

« Excusez-moi si je n’ai pas donné beaucoup d’interviews ces derniers mois, mais éteindre la lumière n’est pas facile. Maintenant j’ai peur. Cette fois, c’est moi qui ai besoin de vous, de votre chaleur, de ce dont vous avez toujours fait preuve à mon égard. Avec votre affection, j’arriverai à tourner la page et à me lancer dans une nouvelle aventure. Naître Romain et Romanista est un privilège. Être le capitaine de cette équipe a été un honneur. Je vous aime. »

Une dernière ovation plus tard, des centaines de milliers de larmes plus tard, le stade s’était vidé. À peine avaient-ils laissé le temps aux autres joueurs de terminer leur tour de terrain que les premiers supporters s’en allaient. Preuve s’il en est que s’il est de coutume de dire que le club est plus important que n’importe quel joueur, l’adage a son exception à Rome. Totti était grand.

Devenu dirigeant cet été, Francesco Totti vit le football autrement. Impliqué auprès de l’équipe première aux côtés d’Eusebio Di Francesco, il est également le bras droit de Monchi, le directeur sportif de la Roma et garde aussi un oeil sur le développement des jeunes. Là où tout était facile sur le terrain, l’ancien capitaine de la Roma se cherche encore dans sa nouvelle vie. Se consacrer à l’équipe première, à la direction sportive ou aux équipes de jeunes, le choix n’est pas clair. Il le confesse lui-même, il a « besoin de tout voir, tout essayer » avant de choisir sa voie.

Lorsqu’on lui a demandé, dans une interview au Corriere dela Sera, ce qui avait changé depuis cet été, sa réponse a été simple : « Tout ! Ma vie, mon état d’esprit, mon corps. L’impact de ce changement n’a pas été simple à gérer. J’ai demandé au club de pouvoir couper, pendant trois mois, pour mieux repartir. Je suis resté dans le milieu du football, c’est ma vie. C’est tout. »

Ce qui n’a pas changé, c’est l’amour que lui portent les supporters de la Roma. De nouvelles oeuvres de street art ont fait leur apparition sur les murs de la Cité Éternelle, il est inondé de messages d’affection sur les réseaux sociaux et il ne peut toujours pas se promener dans la ville au risque de déclencher une émeute. Rome laisse le sentiment d’une douce folie. La vie y est douce et agréable. Le climat est généreux, la mer n’est pas loin et les Romains savent profiter des choses simples que leur offre cette ville. L’empreinte du passé glorieux n’est jamais très loin, les caractères sont affirmés et les rêves nombreux, d’où parfois, une impression de sage mélancolie. Totti représentait et continue de représenter tout cela. Avancer dans sa vie d’homme et écrire une nouvelle histoire avec les certitudes du passé, c’est désormais le nouveau défi de Francesco Totti. Le dernier héros romantique du football moderne n’a pas fini de nous surprendre.

Publié sur Goal.com

Salernitana-Nocerina, un derby surréaliste

Aujourd’hui devait avoir lieu le derby de Salerno, entre la Salernitana et la Nocerina. « Devait » car si le coup d’envoi du derby a bien été sifflé, le match n’est jamais allé à sa fin. En cause, une équipe visiteuse jetant l’éponge par crainte de ses propres supporters.

Tout a commencé avant le match devant l’hôtel où séjournaient les joueurs et le staff de la Nocerina. Enervés par leur interdiction de déplacement à Salerno pour ce derby, environ 200 tifosi de la Nocerina ont manifesté devant l’hôtel des joueurs, avant de durcir leur contestation en menaçant de mort leurs propres joueurs et en leur interdisant d’entrer sur la pelouse pour disputer le derby. Ces tifosi de la Nocerina souhaitaient donc que les joueurs ne jouent pas ce derby, en signe de soutien car les supporters n’avaient pas été autorisés à se déplacer pour ce match.

Arrivés au stade, les joueurs de la Nocerina ont d’abord refusé d’entrer sur la pelouse. Le match a été retardé de 40 minutes, puis le préfet de police a ordonné aux joueurs, pour des questions de sécurité, de débuter la rencontre. Ce n’est pas de gaieté de coeur que les joueurs de la Nocerina se sont pliés aux exigences du préfet de police, mais, toujours est-il, qu’ils sont entrés sur la pelouse. Mais ils avaient préparé leur coup.

Dès la première minute de jeu, l’entraîneur de la Nocerina décidait d’effectuer ses trois remplacements. Puis, au fil des minutes, plusieurs joueurs du club simulaient des blessures. Or, avec les trois remplacements déjà effectués, la Nocerina se retrouvait d’abord à dix, puis neuf, puis huit… jusqu’à la cinquième blessure d’un joueur de la Nocerina, forçant l’arbitre à arrêter le match dès la 21ème minute de jeu.

Le préfet de Salerno a déjà annoncé l’ouverture d’une enquête pour identifier les tifosi auteurs de menaces de mort. En attendant, le foot italien a montré une nouvelle fois qu’il ne savait pas vivre sans excès…

Eurosport – mes articles de juillet-août

Mercato : L’attentisme de l’AC Milan pourrait lui coûter cher – Tandis que ses concurrents se sont renforcé très tôt, l’AC Milan peine à boucler les arrivées prévues, comme celle du Japonais Honda.

Serie A : Le Scudetto déjà promis à la Juve – Déjà double tenant du titre, la Juve a réussi un mercato de grande ampleur et augmente la distance avec ses principaux concurrents. De là à dire que le titre est déjà joué…

L’Islande, l’usine à buteurs perdue dans le froid – Zoom sur la nouvelle génération islandaise. Grâce à de lourds investissements depuis le début des années 2000, notamment dans des pelouses synthétiques, les footballeurs islandais peuvent jouer au football toute l’année sur des terrains convenables. Aujourd’hui, les héros se nomment Finnbogason, Sigthorsson, Sigurdsson et Gudmundsson.

PSV, vices et vertus du jeunisme – Le PSV a fait sa révolution cet été : de nombreux cadres sont partis pour renflouer les caisses du club. Le club d’Eindhoven mise désormais sur ses jeunes pousses autour de Philip Cocu.

Ils vont faire la saison de Serie A – Zoom sur les points chauds de la Série A avant la reprise du championnat. Quels sont les clubs et les joueurs qui feront la saison 2013-2014 ?

Naples : une (r)évolution trop risquée ? – A Naples, les départs de Cavani et de Mazzarri ont entraîné une profonde refonte de l’effectif avec également l’arrivée d’un nouvel entraîneur, dont les méthodes et les principes de jeu sont bien différents de ce que Naples a connu ces dernières saisons. Une stratégie trop risquée ?

Juventus Turin 2013 – Inter Milan 2010, même destin ? – Comme l’Inter en 2010, la Juve tourne sa stratégie autour de la Ligue des Champions : effectif cinq étoiles, championnat archi dominé et ambitions à la hausse.

 

Eurosport – mes articles sur le foot italien du mois de juin

– En Italie, la relève est prête – Zoom sur la nouvelle génération de talents italiens avec les U21 avant leur début à l’Euro Espoirs en Israël.

– Euro espoirs : La nouvelle armada des Pays-Bas – Zoom sur la nouvelle génération de talents néerlandais avec les U21 avant leur début à l’Euro Espoirs en Israël.

Mercato, 10 bonnes affaires à moins de 10 millions – Avant l’ouverture du mercato, voici dix joueurs de Série A considérés comme de bonnes affaires, à moins de dix millions d’euros.

– Belfodil, entre ombre et lumière – Ishak Belfodil a alterné le très bon et le moins bon (comportement) lors de sa saison avec Parme. Retour sur douze mois chargés.

– Ce que Rudi Garcia doit savoir sur la Roma avant de commencer – Alors que la signature de Rudi Garcia à la Roma vient d’être annoncée, voici ce que l’entraîneur français se doit de connaître sur un club où rien est simple.

– L’Italie ne s’endort pas sur ses lauriers – Les chantiers de Cesare Prandelli avec l’Italie, notamment en attaque où ne personne ne se distingue derrière Balotelli.

Mercato, Juventus Turin, AC Milan, Naples : Gros clubs, gros besoins ! – Zoom sur les besoins des clubs italiens lors du mercato estival qui s’annonce. Partie 1.

Mercato : de la Roma à Parme, les grands travaux – Zoom sur les besoins des clubs italiens lors du mercato estival qui s’annonce. Partie 2.

– L’AC Milan a-t-il un problème avec ses « héros » ? – De nombreux grands joueurs sont partis fâchés de l’AC Milan. Certains n’ont pas eu la reconnaissance qu’ils auraient dû avoir. Alors, Milan a-t-il un problème avec ses héros ?